Les médias rapportent ce matin que la société MindGeek aurait pris la position, devant une demande de la GRC remontant à 2018, qu’étant un groupe dont le siège social est (juridiquement) situé au Luxembourg (ben, c’est son «domicile», vous voyez?), elle n’avait pas à respecter des lois comme la Loi concernant la déclaration obligatoire de la pornographie juvénile sur Internet par les personnes qui fournissent des services. Selon MindGeek, elle n’est pas suffisamment rattachée au Canada pour appliquer cette loi. Oui, vraiment.
Fait intéressant à ce sujet, les grands dirigeants de la société en question sont canadiens, tout comme la majorité de ses employés, notamment ceux qui travaillent à ses bureaux principaux, à Montréal); MindGeek possède aussi toute une panoplie d’entités corporatives, y compris au Canada et au Québec, notamment sa filiale 9219-1568 QUÉBEC INC. En telles circonstances, je serais curieux de savoir quel juriste aurait prétendument affirmé qu’avoir une société-mère à l’étranger exemptait un groupe pareil d’obéir aux lois canadiennes de ce genre.
Selon Wikipédia (oui, oui, je sais) et le journaliste Maxime Bergeron,
«MindGeek serait la plus grande entreprise du monde de
l’industrie pornographique». On ne parle donc pas ici d’une PME exploitée à
partir d’un sous-sol de bungalow à Laval — on parle d’une société milliardaire,
comme l’expliquait ce reportage
de 2019 de Radio-Canada. Franchement, il est difficile de ne pas tirer de
conclusions défavorables quant à cette entité en lisant tout ce qui est publié à
son sujet.
Sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, avouons que le fait pour un
groupe québécois d’aller s’incorporer une société ombrelle dans un paradis
fiscal (comme le Luxembourg) semble un peu facile comme raison de ne pas lui
appliquer des lois canadiennes de ce type, en pareilles circonstances, et ce,
peu importe l’endroit où se situent peut-être les serveurs à l’étranger.
La loi que MindGeek aurait déclarée non applicable prévoit notamment des
obligations pour les exploitants de sites porno d’aviser les autorités et les
forces de l’ordre, si/quand elles constatent la présence de pornographie
juvénile sur leurs serveurs. Ce que rapporte La Presse par rapport au défaut de
MindGeek de se plier à la loi en question, c’est qu’au lieu de fournir des
renseignements à la GRC, MindGeek se contente de répondre qu’elle avise déjà des
autorités étrangères quand elle constate des problème de pédopornographie chez
elle, nous laissant tirer nos propres conclusions. Vous voyez la différence? Ah
bon…
Pour me faire l’avocat du diable (qui n’est pas normalement client chez
nous) : cette loi prévoit qu’une entreprise n’a pas à aviser les autorités
canadiennes si elle avise déjà une autorité étrangère, comme le National
Center for Missing and Exploited Children aux États-Unis (le
«NCMEC»). Selon MindGeek, elle signalerait les problèmes de ce
type (depuis 2020, du moins) au NCMEC, se conformant donc maintenant en partie à
la loi visée (vue l’exception de l’art. 9 de cette loi), du moins pour ce qui
est d’aviser les autorités compétentes (non policières).
Entre vous et moi, même si c’est ce que fait MindGeek, il resterait l’autre
article exigeant d’aviser les policiers (l’art. 3 de la loi en question). Ça, on
n’en parle pas. Cet article 3 se lit comme suit :
Si la personne qui fournit des services Internet au public [c.-à-d. MindGeek]
a des motifs raisonnables de croire que ses services Internet
sont ou ont été utilisés pour la perpétration d’une infraction relative à la
pornographie juvénile, elle en avise dans les meilleurs délais
(…) un agent de police ou toute autre personne chargée du maintien de la paix
publique.
Malgré l’existence de cet article, La Presse rapporte relativement à MindGeek
que: «Selon la police fédérale, l’entreprise web ne lui a directement rapporté
aucun cas d’exploitation sexuelle de mineur en 10
ans.» Oui, vous lisez bien: AUCUN — zéro, zilch, niet, nada, zippo,
none. D’après vous, compte tenu des millions de vidéos téléchargées sur des
plateformes majeures de porno (telles PORNHUB, REDHUB, etc.) et des nombreuses
plaintes dont ont récemment fait état les médias, est-it probable que MindGeek
n’ait eu aucun «motif raisonnable» de conclure à la présence d’un quelconque
élément de pornographie juvénile sur ses serveurs? Depuis dix ans? Humm…
laissez-moi réfléchir.
Cette plus récente révélation arrive à un moment où la société MindGeek
demeure dans l’eau chaude, depuis que de nombreuses femmes se sont plaintes
publiquement d’images intimes diffusées (sans autorisation) par PORNHUB et de
l’attitude disons laxiste de ce groupe d’entreprises. On tente même actuellement
de coller une action collective à MindGeek, au Québec, à ce sujet.
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