Cybersécurité 101 pour votre organisation: faire preuve de gros bon sens peut faire toute la différence

Le blogue Slaw publiait hier matin un bon article fournissant des conseils de base en matière de cybersécurité et s’adressant particulièrement aux firmes de professionnels quant à l’importance de la formation du personnel. On penserait que le fait d’avoir une profession fondée sur le secret professionnel est susceptible de faire des avocats des fans de cybersécurité mais… non. Dans mon expérience, les juristes sont souvent les derniers à vouloir entendre parler de sécurité informatique -comme l’associé qui, un jour, m’a contacté pour de l’aide après avoir inséré une clé USB (infectée par un virus) dans l’ordinateur, tout contrarié par le fait que l’anti-virus bloquait l’accès à ce périphérique.

Je me permets donc de partager avec vous ce matin certains conseils de base en matière de cybersécurité, étant entendu que je crois qu’ils peuvent bénéficier à toutes les organisations. Pensez-y comme des applications du gros bon sens à l’ère numérique:

  • Posez-vous la question quant à la nature de vos données et pourquoi elles pourraient intéresser un tiers et/ou nuire à votre organisation si elle était volées ou verrouillées à votre insu;
  • Faites un inventaire de tout votre matériel informatique, incluant tout ce qui se connecte à vos appareils et votre réseau et avisez votre personnel du risque que vous fait courir chaque nouveau branchement (incluant même simplement brancher une clé USB infectée!);
  • Réalisez que tout ce qui vous branchez à Internet s’avère susceptible d’être compromis, incluant particulièrement tout appareil qui n’est pas pleinement à jour (incluant les mises à jour de toutes ses composantes logicielles et matérielles) – assurez-vous que les mises à jour soit effectuées régulièrement de TOUT votre matériel (en débutant par votre routeur et le système d’exploitation de vos ordinateurs/serveurs);
  • Gérez adéquatement comment votre personnel se branche à distance et envisagez le risque que l’ouverture de cette porte fait courir à l’organisation, dont par exemple quand votre personnel utilise son propre matériel potentiellement infecté/compromis;
  • Mettez fin à la pratique de vous fier uniquement à des mots de passe dont l’usager est en mesure de se souvenir et utilisez plutôt un bon gestionnaire de mots de passe;
  • Faites usage d’authentification à deux facteurs (2FA) quand c’est possible -imposez à vos usagers de l’utilisez avec toutes les applications et tous les services le permettant;
  • Prenez au sérieux la nécessité de former votre personnel quant à la cybersécurité et faites-le réellement périodiquement, au moins une fois l’an pour chaque individu (la stupidité humaine est a l’origine de beaucoup d’incidents de sécurité), en mettant notamment l’emphase sur les classiques de la cybersécurité, dont :
    • Le problème inhérent des mots de passe piètres et/ou réutilisés;
    • Le danger qu’implique le fait de naviguer vers un site piégé ou même de simplement de cliquer sur un lien contenu dans un courriel piégé;
    • Les autres dangers associés au courriel, dont le danger des pièces jointes (combien de fois ai-je eu un employé ou un associé me dire qu’il venait d’activer un fichier piégé?);
    • La pratique du «social engineering» et son rôle dans plusieurs attaques effectuées, en contournant les dispositifs de sécurité parce qu’un humain a été berné par un autre;
  • Sachez d’avance comment vous agirez (l’organisation) s’il arrive un incident de sécurité, incluant qui vous devrez contacter, comment votre personnel devra agir, etc.;
  • N’assumez pas que votre organisation ne vaut pas la peine d’être ciblée – nous sommes tous des cibles potentielles, souvent  même sans que le(s) malfrat(s) n’ait voulu nous cibler spécifiquement.

D’ailleurs, à ce sujet, avec l’adoption récente du projet de loi 64 par le Québec, je vous dirais qu’il n’est pas trop tôt pour commencer à prendre la cybersécurité au sérieux!

La Cour d’appel invalide la tentative du Québec de bloquer les casinos virtuels autres que le sien

La Cour d’appel  (la «C.A.») nous donnait récemment une décision touchant le blocage obligatoire de sites Web par les fournisseurs d’accès/services Internet (les «FAI» ou «FSI») québécois, dans Procureur général du Québec c. Association canadienne des télécommunications sans fil (2021 QCCA 730).

En 2015, constatant que de nombreux Québécois s’adonnaient à des jeux de hasard en ligne, par l’entremise de divers sites habituellement étrangers, le législateur québécois amende la Loi sur la protection du consommateur (la «LPC»), en y insérant des dispositions (dont l’art. 260.35) visant à faire bloquer la plupart des casinos étrangers sur l’Internet québécois. Ces amendements relatifs aux « jeux d’argent en ligne » obligent les FSI et les fournisseurs de services cellulaires exploités au Québec à bloquer les casinos virtuels qu’identifiera, de temps à autre, la Régie des alcools, des courses et des jeux.

D’ailleurs, en plus de s’appliquer aux FSI situés au Québec, l’amendement visait aussi les entreprises de télécommunication offrant des connexions cellulaires (par exemple de données) à leurs clients, dans le but d’éviter que des Québécois puissent facilement contourner le blocage en accédant à un casino virtuel bloqué par l’entremise de leur appareil mobile connecté à Internet par un réseau sans fil.

Par sa décision du mois dernier, la C.A. invalide la disposition en question, la déclarant inconstitutionnelle. Bien que le but déclaré de cette disposition de la loi québécoise (adoptée en 2015) était de protéger la tranche des consommateurs pouvant avoir ou développer des problèmes de dépendance aux jeux de hasard, le réalité semble avoir été toute autre.

En effet, selon l’analyse de la C.A. à ce sujet, il semble clair du contexte d’adoption des dispositions en question qu’elles ne visaient pas en réalité la protection des consommateurs, mais plutôt la protection des revenus potentiels du bras de Loto-Québec s’occupant de jeux de hasard offerts en ligne, en agissant au passage sur un sujet intimement lié aux télécommunications. En réalité, l’idée derrière cet amendement de la LPC était clairement d’empêcher tous les Québécois d’accéder à la plupart des casinos virtuels, autres que le casino virtuel http://www.espacejeux.comEspace Jeux») exploité par Loto-Québec, dans le but de protéger ses revenus et, incidemment, ses revenus. La preuve se rapportant au dossier comprenait celles des rapports, des travaux et des débats à l’Assemblée nationale (au moment de considérer le projet de loi proposant l’amendement).

Tout comme on l’avait fait pour ce qui est de la gestion des outils liés aux signaux téléphoniques ou de câblodistribution (par exemple), il paraît logique de faire de même pour ce qui est de gérer les connexions Internet. Oui, la C.A. le confirme donc sans problème, les activités touchant les données qui transitent par Internet impliquent donc bien une compétence fédérale, à savoir les télécommunications, pas de doute.

La C.A. conclut donc que l’amendement représentait bien un exercice illégal du pouvoir législatif provincial, lequel avait empiété sur la compétence législative fédérale en matière de télécommunications.

Corsaires et pirates informatiques: devrait-on ressusciter le concept des lettres de marque?

Le Wall Street Journal contenait un article d’opinion en matière de cybersécurité qui a attiré mon attention, intitulé A Maritime Solution for Cyber Piracy. L’auteur, un avocat ayant travaillé par l’Air Force, suggère que, face au problème d’apparence insurmontable qu’est le piratage informatique, les États-Unis devraient penser à ressusciter le concept des «lettres de marque» afin de mobiliser des citoyens pour sa cyberdéfense.

La «letter of marque» («lettre de permission» ou «lettre de commission») était un concept juridique de licence (permission) permettant au gouvernement américain de confier à un citoyen, à une entreprise ou à une équipée un rôle dans la défense de la nation ou son commerce. En gros, à une époque où le gouvernement américain était souvent mal équipé pour composer avec les menaces navales et le piratage naval, le gouvernement s’était inspiré des nations européennes ayant elles-mêmes depuis longtemps autorisé des citoyens («privateers») à écumer les mers pour cibler les pirates ou des actifs de nations ennemies. Une fois en possession de lettres de marque, un citoyen, une entreprise ou une équipée pouvait agir contre des pirates ou les possessions d’un pays avec lequel on était en guerre sans risque de répercussions légales pour avoir attaqué un autre bateau ou une possession étrangère à l’extérieur des États-Unis, etc.

Ces autorisations permettaient donc à des «corsaires» (des citoyens en mission navale pour l’État ) d’attaquer les ennemis de la nation, en étant habituellement motivés par des récompenses liées aux navires coulés ou capturés, par exemple.

En somme, ces lettres permettaient de compter sur des mercenaires pour voir à la sécurité de la nation, dans la mesure où le gouvernement s’avérait mal équipé pour le faire entièrement lui-même. C’est ce qui mène l’auteur de l’article à suggérer que face à la menace sans cesse croissante du piratage informatique, on pourrait songer à ramener le concept des lettres de marque, afin d’autoriser des entreprises et des experts en cybersécurité à écumer l’Internet pour stopper les pirates informatiques.

Comme on le constate, nos gouvernements sont généralement peu efficaces pour contrer les cas de piratage informatique, du moins à court terme, préférant s’attaquer (juridiquement) aux plus gros cas à l’aide des forces de l’ordre et du système judiciaire. La quantité de problèmes de cybersécurité rend l’implication de l’État inadéquate pour endiguer réellement le problème, les menaces de ce type pouvant aller jusqu’à menacer les infrastructures de la nation (comme on l’a vu récemment avec l’attaque liée à un oléoduc américain par SolarWinds).

Fait intéressant, l’article souligne que SolarWinds a bien fonctionné entre autres parce que le droit américain interdit à son chien de garde principal en matière de cybersécurité (la NSA) de surveiller les réseaux et systèmes situés à l’intérieur des États-Unis. Ainsi, des attaques issues de systèmes hébergés aux États-Unis (chez Microsoft et Amazon, dans ce cas-ci) peuvent passer inaperçues ou sous le radar jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

C’est ce qui fait dire à l’auteur qu’on devrait peut-être songer à combler le vide en matière de cybersécurité en ramenant le concept des lettres de marque, qu’on pourrait adapter à l’ère numérique. Devant des menaces de cybersécurité incessantes, le fait d’offrir des récompenses aux individus et aux entreprises pourrait nous permettre de mieux composer avec le problème, en créant des incitatifs (notamment financiers) adéquats, non seulement pour ce qui est de «couler» les pirates, mais aussi (et peut-être surtout) en partageant de l’information que les sociétés victimes sont souvent réticentes à divulguer en pratique.

Bien que j’ignore comment cela pourrait fonctionner en pratique, je trouve que l’idée est certainement intéressante. À voir le flot quasi incessant d’histoires de piratage informatique à la une depuis quelques années, il faut avouer qu’une nouvelle solution s’impose. Visiblement, notre système est incapable de composer adéquatement avec la cybercriminalité. Peut-être est-il temps d’envisager des solutions juridiques de rechange?